Le temps des rafles à Marseille

 2012
par  Renée Dray-Bensousan
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Le temps des rafles à Marseille

Introduction Quelques constats tout d’abord : on met sous le même vocable, arrestations, rafles. Ce n’est pas tout à fait pareil : les rafles sont de véritables enlèvements en masses, les arrestations sont la plupart du temps, individuelles, et le plus souvent après dénonciation. Il y a eu plusieurs vagues de rafles et arrestations jusqu’en 1944. En 1944 il s’agissait plutôt d’arrestations opérées par des miliciens par appât du gain ou par idéologie. Des liaisons existent avec la pègre de Marseille et notamment avec le bureau Merle et la bande de Charles Palmieri. Cerner le calendrier c’est cerner un phénomène de vagues successives de rafles, alors que les arrestations se font en continue et en progression. Marseille est le lieu de rafles très importantes à l’instar de Paris. Cette situation bien que locale, dépend d’un contexte national celui de la collaboration du régime de Vichy et d’un contexte international, celui de la guerre et celui de la solution finale voulue par les nazis. Quelques clefs peuvent nous aider à répondre à des interrogations aussi légitimes que fondamentales qui sont les suivantes. Comment les rafles ? Pourquoi les rafles ? et quel fut leur déroulement à travers deux exemples dans notre région : la rafle d’août 1942 et celle de janvier 1943 ? Ces deux exemples se situent de part et d’autre d’une date charnière, celle du 11 novembre 1942 date d’arrivée des Allemands à Marseille I La rafle des étrangers en août 1942 Le déroulement des rafles Beaucoup de témoignages immédiats racontent l’évènement : témoignage du rabbin Salzer, du Pasteur Mannen, de Donald Lowrie, de Raymond Raoul Lambert le directeur de l’UGIF-Sud [1] sans oublier les rapports confidentiels des préfets. Les juifs étrangers ont été concentrés au camp des Milles pour les hommes et pour les femmes et les enfants dans les hôtels réquisitionnés à cet effet dans Marseille : hôtel Bompard, hôtel Terminus, etc. Les Milles ont été considérés jusqu’en juillet 1942 comme un camp d’émigration. En Juillet 1942 est donné l’ordre d’arrêter l’émigration et de garder les gens dans les camps très peu de temps après l’accord Bousquet/Laval/Gestapo, du 2 juillet portant sur la livraison de 10 000 Juifs étrangers. Or dans ce camp se trouvait une majorité d’Allemands et d’Autrichiens anti-nazis. Les arrestations vont se dérouler en trois phases La première concerne le transfert des Juifs déjà internés en zone non occupée vers la zone occupée. Voilà pourquoi les familles sont regroupées au camp des Milles entre le 3 et le 12 août. Joie des retrouvailles mais de courte durée : on demande aux parents de se séparer des enfants pour les sauver en les remettant à des organismes caritatifs pour les faire émigrer aux USA (quakers de l’YMCA, OSE). Environ 70 enfants de 2 à 18 ans seront concernés. Sont alors organisés les premiers convois (le 11, le 13 août). Ils sont dirigés sur Chalons puis sur Drancy puis l’Est (convoi n’19,20, 21) La deuxième phase concerne les travailleurs étrangers affectés dans des camps de travail La troisième phase concerne les juifs du Grand Reich vivant en liberté, ciblés par la rafle du 26 août. Les explications. Première explication : un changement de cap du côté de l’occupant lui passe de la politique du délestage à l’extermination. La politique de délestage ou d’émigration suivie dans un premier temps est une réussite à cent pour cent de la stratégie hitlérienne de lutilisation de la France libre. En effet, la zone sud est un déversoir pour les Allemands. Chaque fois qu’ils arrivent quelque part ils se débarrassent des indésirables, c’est à dire des juifs, en les envoyant par trains entiers vers la zone sud. C’est le cas des juifs du pays de Bade, du Palatinat, de la Sarre et de l’alsace. En un seul jour, le 22 octobre 1940, le Gauleiter de ces provinces expulse plus de 7000 personnes. Un peu plus tard, c’est au tour des Juifs habitants des zones interdites c’est à dire majoritairement la côte de la mer du Nord à l’Atlantique. Donc une politique de délestage qui prend sa source dans la volonté des nazis de faire partir les Juifs. Cette politique d’émigration est voulue pour des raisons idéologiques mais aussi stratégiques : empoisonner le reste du monde de telle sorte qu’à force de recevoir des Juifs il n’en veulent plus (c’est ce qui explique en grande partie les échecs des grandes conférences d’avant guerre pour régler le problème de l’émigration des juifs). C’est aussi ce qui explique que ces hommes sont considérés comme des " déchets " terme employé par Vallat puis Darquier : ils ne sont déjà plus des hommes dans ce projet. (Cf : analyse de Primo Lévi qui en explique tous les détails : wagons à bestiaux, hommes obligés de rester au milieu de leurs excréments, etc..) La solution finale est utilisée au cours d’une deuxième période à partir non pas de 1942 mais de 1941 avec l’invasion de l’URSS et les premiers grands massacres. La systématisation de ce type de solution est décidée à Wansee en janvier 1942. Ce changement de cap se traduit par un changement des hommes à la tête des autorités occupantes en France : arrivée de Karl Oberg pour la police Allemande, d’Eichmann et de Dannecker. Pour la France, retour de Laval au pouvoir, et arrivée de Darquier à la tête du CGQJ Deuxième explication : la politique antisémite et xénophobe de Vichy : statut des Juifs recensements, recensements des juifs étrangers en février mars 42. Troisième explication : la logique de la collaboration gui amène à prévenir les désirs des allemands Les conversations Bousquet-Oberg finissent par se réaliser dans l’accord pour la collaboration de la police française dans la répression de la résistance et par suite de la délicate question juive. Du côté français : Laval accepte volontiers de renvoyer chez eux les étrangers donc les Allemands en Allemagne : c’est l’explication avancée vis à vis des ambassades. Mais très rapidement ils sont dans une logique qui les dépasse (cas de Xavier Vallat) ou dans une logique qui les conforte : cas de Darquier. La participation de Vichy à la solution finale avant l’occupation de la zone sud est avérée Bilan Chiffres récapitulatifs des transferts par Vichy vers Drancy à partir des Milles Internés 14/8/42 : 538 25/9/42 : 123 Arrêtés dans rafles du 26 août Transferts le 03/09/42 : 574 dont pour la seule ville de Marseille. Total : 1235 transferts Cette première secousse est suivie d’une accalmie de septembre à décembre car des personnalités montrent leur désaccord publiquement : protestations du haut clergé Français. Lettre de Mgr Saliège, qui a sans doute reçu en mai une lettre secrète du général de Gaulle (cf Klarsfeld le calendrier page 137) Théas, Delay à Marseille. Mais accalmie toute relative puisque déjà se préparent avec divers recensements et demandes de listing de la part du ministère de l’intérieur aux différents commissariats de police des listes. (cf liste du premier arrondissement de police : il y en avait 26 et concerne les quartiers Opéra et Vieux Port) Autre préparation, celle des Allemands qui envoient un commando de photographes. II Les rafles de janvier 1943 La deuxième vague : celles du centre ville : entre le 22 janvier et le 29 janvier [2] : environ 1900 transferts dont 1600 sont directement partis pour Compiègne. À la suite de cette série de rafles de nouveau une accalmie mais Marseille est vidée. Pour l’historien de Marseille, les plus connues sont celles de janvier 1943. Pourquoi ? Parce qu’elles ont touché un grand nombre de gens. Parce qu’elles ont été accompagnées de la destruction de tout un quartier et qu’elles ont frappé après coup l’imaginaire de nos concitoyens. Enfin, parce qu’elles ont donné lieu à des archives importantes puisque les auteurs ou les complices ont été traduits devant les hautes cours de justices instaurées à la Libération : cas des procès de Rodellec, du Porzic et de son chef de cabinet Stéphane Auzaneau, cas de Barraud, cas de Bousquet, de Joseph Rivalland détenu à Fresnes, du préfet Lemoine à Paris. Déroulement La préparation de cette action a été secrète et bien menée. D’importantes. forces ont été concentrées à Marseille (8000 hommes en tenue, gendarmes, gardes mobiles, GMR ou gardes mobiles de réserves) et quelques milliers d’inspecteurs venus de la Zone Sud) Le 13 et le 14 janvier une réunion a rassemblé à la villa « Ben Qillado », puis à la préfecture, l’état major allemand Karl Oberg, Hagen, Griese, des personnalités présentées comme venant de Berlin et les autorités françaises, Bousquet, l’intendant de police Rodellec du Porzic, le préfet régional Lemoine, le préfet délégué à la ville de Marseille, Barraud. Apres maintes tractations les Français obtiennent que soient séparées les opérations de Police des opérations d’évacuation des vieux quartiers. Les opérations de police étant sous le contrôle direct de la police française, l’évacuation des vieux quartiers est prise en mains par les Allemands avec laide de la police. Les opérations de police, c’est à dire les rafles des juifs français ou étrangers, s’étirent dans la semaine du 22 au 29 janvier : rafles la nuit du vendredi 22 au Samedi 23 et du Samedi au dimanche 24 ; arrestations à domicile par la police française, arrestations dans la rue, les cafés, les cinémas, les trains, etc... (photos, arrestations). Les gens arrêtés sont envoyés aux Baumettes ou à l’Evéché et, de là, vers la gare d’Arenc puis vers Compiègne. L’évacuation des vieux quartiers commence le dimanche 24 à 6 heures du matin, Les évacués sont envoyés dans un camp militaire aménagé pour cela à Fréjus dont un convoi est de retour le 28 janvier. On laisse la possibilité aux sinistrés d’aller chercher quelques effets dans leurs domiciles dont beaucoup ont été déjà pillés. Le dynamitage par les Allemands, maison par maison, se déroule début février. Explications Pourquoi ces opérations dont l’ordre aurait été donné par Hitler lui même selon Karl Oberg dans sa prison .9 En effet, quelques officiers ont été envoyés en mission à Marseille par Hitler. On peut avancer trois types de raisons en dehors de la volonté nazie d’exterminer les juifs et de la logique de la politique de collaboration. Raisons politiques Les Allemands qui n’avaient qu’une confiance limitée dans les compétences vichystes, ont voulu régler le problème de Marseille, Marseille la pègre, Marseille la Résistance, Marseille la rebelle. Et les prétextes qu’ils invoquent sont bien des attentats contre les forces occupantes (attentat du 3 janvier par exemple). Raisons stratégiques et militaires : La guerre en Méditerranée devient centrale et Marseille un noeud stratégique surtout depuis le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord. Raisons économiques Ces dernières sont encore peu claires et laisseraient entendre que la destruction des vieux quartiers coïncide avec une opération de spéculation foncière. Bilan En l’espace de quinze jours, Marseille a vécu un véritable séisme : des dizaines de milliers de contrôles dans une ville quadrillée par les forces de police, des milliers d’habitants chassés de leurs logements, des milliers d’arrestations. Le bilan établi par le préfet régional le 30 janvier 1942 fait état de 400 000 contrôles d’identité, de 5956 personnes appréhendées, de 3977 libérées après vérification d’identité, 30 écrouées, 13 dirigées vers le centre des étrangers, 294 internés, 1642 envoyées à Compiègne, de 600 « suspects ou dangereux » retenus par les commissions de criblage de Fréjus, de 800 bars provisoirement fermés. S’ajoute la destruction des quartiers du Vieux port. A partir du camp de Royallieu /Compiègne, le 10 mars 43, 786 juifs arrêtés à Marseille dont 570 de nationalité française sont acheminés Via Drancy vers les camps d’extermination de Sobibor (Convoi 52 et 53 des 23 et 25 mars 43 très peu de survivants. Aucun pour le convoi du 23 mars et 5 pour le convoi du 25 mars, cf le Mémorial de Klarsfeld ). Un contingent de déportés « est mis à la disposition de l’Organisation Todt et interne dans les îles anglo-normandes où se construisent des fortifications. D’autres prirent le chemin d’Orianenbourg-Sachenhausen où ils arrivent le 30 avril. Dans ce cas encore il n’est pas possible de nier la responsabilité des autorités françaises. 1ere mise en ligne sur ce site en 2004

 [A lire aussi "Les Juifs à Marseille (1940-1944)", sur ce site->article 210 ]


[1Raymond Raoul Lambert Carnet d’un témoin

[2Rapport secret envoyé par Salzer par l’intermédiaire d’un envoyé au consistoire central rapport du préfet des Bouches du Rhône ; rapport de Rayrnond Raoul Lambert dans son journal


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