Un transfert d’eau controversé du Rhône vers la Catalogne

 avril 2006
par  Michel Drain
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Un transfert d’eau controversé du Rhône vers la Catalogne

Toutefois, les volumes d’eau transportés et les distances parcourues sont désormais plus importants et les usages diversifiés avec une place considérable accordée à l’irrigation. Toute l’hydrographie peut en être bouleversée comme c’est le cas en Californie. Il est d’usage, tout en conservant le terme distingué d’aqueduc, de traiter l’eau comme s’il s’agissait d’une simple marchandise. Il faut alors remarquer que, compte tenu des volumes nécessaires, les conduites doivent être de très grand diamètre : les transferts actuellement en cours en Libye utilisent par exemple des tuyaux de 5 m de diamètre.
Le projet de transfert du Rhône à Barcelone, proposé il y a maintenant dix ans, est modeste à l’échelle du monde et de ce qui s’est fait ou se fait encore en Russie, en Amérique du Nord, en Asie, en Australie. Il porterait au mieux sur une fourniture annuelle de 450 Hm3 soit un débit moyen de 15 m3/s sur une distance de 350 km. Mais il serait le premier grand transfert international ce qui lui confère une valeur symbolique. En fait, outre qu’il est parfaitement inutile, sauf pour les entreprises qui en tireraient bénéfice, il encouragerait une politique de l’eau par l’offre qui fut portée à son point le plus élevé en Espagne et qui n’est plus de saison, et il serait alors le premier maillon d’un réseau de l’eau européen. Voilà pourquoi ce projet est controversé.

I Comment est né le projet ?
De la découverte par un ingénieur espagnol qu’un producteur d’eau français était loin d’utiliser le droit d’eau qui lui avait été concédé par l’État quarante ans plus tôt.

1-Le producteur d’eau français : la Société d’Aménagement Régional du Bas Rhône Languedoc (BRL).
Droit d’eau considérable accordé en 1956 pour 85 ans de prélever 75 m3/s dans le Rhône en amont du delta. Débit d’étiage de la Seine à Paris (dixit Philippe Lamour). Entre 1991 et 1997 BRL n’a utilisé en moyenne que 3,3 m3/s. Il reste donc le débit de la Marne à son confluent avec la Seine.

2-Le producteur d’eau espagnol : eaux du Ter et du Llobregat (ATLL)
Du nom des deux fleuves côtiers fournissant l’essentiel de l’eau brute consommée dans l’agglomération de Barcelone propose en 1994 que BRL lui délivre par le biais d’une conduite enterrée de 2,8 m de diamètre un volume de 400 Hm3/an soit 15 m3/s soit 20 % du droit d’eau de BRL afin de sécuriser l’alimentation de Barcelone en été et d’améliorer la qualité de l’eau brute dont elle dispose.

II Les perspectives immédiates
Le projet ne comporte pas de difficultés majeures du point de vue technique et ses impacts environnementaux s’avèrent minimes, il pose juste un problème juridique mais est une excellente affaire pour les deux entreprises.
1-Problèmes techniques et environnementaux.
Dans un cas de ce genre, il faut pouvoir utiliser un volume d’eau constant et pas uniquement au moment d’une éventuelle pénurie de quelques jours. C’est l’affaire des Catalans.
Du côté français le Comité de Bassin Rhône Méditerranée posa des questions qui poussèrent BRL à se doter d’un Comité Scientifique à partir d’octobre 1997. Parmi les problèmes examinés le rapport à l’étiage, les limons distraits de la Camargue et les risques de remontée du coin salé. L’étiage cinquantenaire durant 5 jours est de 321 m3/s, l’ensemble du droit d’eau est alors proche du quart du débit.
2-Le problème juridique.
La concession de l’État à BRL est fondée en titre sur un cours d’eau domanial et peut donc être remise en cause par l’administration selon l’article L 210 du code du domaine public fluvial. Or la concession avait pour objectif l’aménagement d’une région française.
D’où le recours nécessaire au conseil d’État qui, par un arrêt du 14 octobre 1997, déclarait le projet d’utilité publique en se fondant sur l’article 12 du traité de Rome encourageant le développement des réseaux européens dans le domaine de l’énergie et des transports. L’eau se trouve donc par là assimilée à l’électricité, au gaz ou au pétrole sans que ses caractères originaux de bien patrimonial et environnemental ne soient mentionnés.
3-Une excellente affaire pour deux producteurs d’eau
Un tel projet peut aisément être présenté comme une solidarité entre deux États et deux régions européennes et donc recueillir les suffrages de l’opinion et une aide communautaire sans provoquer une vive opposition des écologistes.
Il permettrait à BRL qui sortait à peine d’une grave crise financière de tirer parti de son droit d’eau et de vendre éventuellement son savoir faire. Devenue une holding, la principale société fille de BRL a 49 % de son capital qui relève de la SAUR.
Cela permet à ATLL d’étendre son réseau et d’éviter de faire appel à de coûteuses techniques membranaires pour tenir compte de l’éventualité de nouvelles normes de potabilité européennes. L’eau brute du Llobregat contient notamment une teneur en sels de sodium et de potassium élevée.
Dans des conditions aussi favorables on ne peut être surpris de la mise en route d’un lobbying qui s’étendit au parlement européen, à l’Unesco, aux politiques du Languedoc et de la Catalogne, etc. Cela peut paraître logique du point de vue des entreprises.

III Examen du projet du point de vue de l’intérêt général

Avant d’entreprendre de grands travaux il faut s’interroger sur leur nécessité. Si la réponse est positive, il faut encore examiner s’il y a des alternatives plus simples et moins coûteuses. Le slogan des agences de l’eau : “mieux gérer avant d’investir” est-il pris en compte dans ce cas ? Ce point de vue n’a pas même été envisagé.

1-Les besoins en eau de Barcelone
En 1995 ATLL fournissait à 4,5 millions d’habitants environ 500 Hm3 d’eau par an, situation comparable à celle de Madrid. Les demandes de suppléments sont anciennes et quelque peu variables : 1.500 Hm3 en 1970 ! Les demandes d’eau du Rhône varièrent également de 15 m3/s à l’origine soit 450 Hm3 à 10 puis 6 m3/s ce qui, compte tenu de l’importance des coûts fixes dans une telle entreprise a des répercussions considérables sur le prix de l’eau.
Finalement ATLL estima à l’horizon 2025 que la population desservie serait de 5 M d’h et que la consommation annuelle per capita passerait de 113 à 130 m3 et donc qu’il serait nécessaire de disposer de 650 Hm3 soit 150 Hm3 de plus. On peut admettre ce raisonnement en dépit de la diminution constatée partout dans les villes des pays développés d’une diminution de la consommation. Toutefois, c’est trop peu pour justifier économiquement un transfert de 350 km de long.

2-Les alternatives
a- Le PHN adopté par les Cortès en juillet 2001 prévoit un transfert de ce montant de l’Ebre vers Barcelone. Il est vrai que ce plan bien qu’ayant toujours force de loi semble peu réaliste compte tenu des ressources de l’Ebre et de la vive opposition de ses riverains.
b-Le barrage de Rialb sur le Segre, d’une capacité de plus de 400 Hm3, permettrait de sécuriser les ressources en eau de Barcelone. La station de potabilisation d’Abrera est à moins de 100 km et n’en est séparée que par une dénivellation de moins de 100 mètres. Cette solution a cependant été écartée d’emblée par ATLL et son conseil scientifique prié de ne pas s’en préoccuper. L’eau de Rialb est, en effet, destinée depuis la conception du barrage, il y a plus de trente ans, à l’extension de l’irrigation et à l’hydroélectricité. Une aire d’irrigation de Segarra Garrigues est prévue de 70.000 ha et les travaux du canal correspondant ont été entamés, les associations d’irrigants créées à l’avance. Indirectement donc l’eau du Rhône permettrait de garder celle de Rialb pour irriguer davantage. Il faut rappeler que 90 % de la consommation nette d’eau en Espagne revient à des usages agricoles.
c-L’eau du Rhône. Il fallait au moins 325 Hm3 par an pour que le projet soit rentable et donc ajouter 175 Hm3 aux 150 requis pour alimenter Barcelone. C’est ce qui était demandé jusqu’à une date récente, les 175 Hm3 de supplément remplaçant ce que le Llobregat et les nappes fournissaient jusqu’alors. L’avantage est double : d’une part les travaux de dépollution du Llobregat peuvent être retardés, d’autre part l’eau hautement polluée et salée du Llobregat ne poserait plus problème.
La réduction de la demande à 325 Hm3 peut encore se répercuter sur le prix du m3 d’eau brute d’où l’idée de prolonger le transfert jusqu’à l’Ebre (5l6 Km de Cardedeu à Campredo) émise début 2003 par Ramón Espadaler, le ministre conseiller de l’Environnement de la Généralité. Cela permet de porter à 475 Hm3 le montant du transfert envisagé. Du côté français, le directeur de la Société d’Études et de Promotion de l’aqueduc LRC issue de BRL a jugé la rallonge raisonnable. Afin de justifier cette nouvelle option Ramón Espadaler a écrit que cela permettait de “sauver le delta de l’Ebre” et de garantir aux habitants du littoral méditerranéen l’eau promise par le PHN. On craint, en effet, que le grand transfert de l’Ebre à Almeria qui ne fonctionnera que 7 mois de l’année ne puisse pas fournir les volumes prévus.
Cette attitude habile permettrait au gouvernement catalan d’obtenir une autonomie hydraulique et au gouvernement de l’Espagne, engagé dans une impasse, de ne pas perdre la face. Aussi, en mars 2003, le président Pujol a présenté à la ministre de l’environnement du gouvernement espagnol : Elvira Rodriguez, le projet de prolongation. On ne pouvait plus dès lors parler d’un projet de transfert du Rhône à Barcelone mais du Rhône à l’Ebre voire à Valence en passant par la Catalogne comme le souhaitait d’ailleurs l’économiste Ramón Tamames.

Aujourd’hui les gouvernements Pujol et Aznar ont disparu de la scène politique. Un éventuel transfert du Rhône se trouve pour le moment écarté à en croire les déclarations du président de la Généralité Pasqual Maragall à un journaliste du journal l’Indépendant daté du 8 avril 2004 selon lequel ““Nous n’en avons pas besoin aujourd’hui.,,,,,, l’aqueduc n’est pas à l’ordre du jour”,
Le projet a eu au moins le mérite de montrer que les entreprises avaient parfois tendance à prendre leur propre intérêt pour l’intérêt général, qu’il était nécessaire d’être vigilant en ce cas. Ne pas oublier non plus que le premier PHN présenté en 1993 avait été élaboré par un gouvernement socialiste et que la manie des transferts exprime toute une culture de l’eau dont l’histoire en Espagne part des albitristes du 18 ème siècle et passe par les régénérationistes du 19ème et recoupe souvent les clivages politiques traditionnels.

Michel Drain


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