Les Juifs à Marseille (1940-1944)

jeudi 19 mai 2005
par  Christine Guimonnet
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Auteur : Renée Dray-Bensousan
Titre : Les Juifs à Marseille (1940-1944)
Paris, Les Belles Lettres, 2004, 474 pages,
Bibliographie (dont toutes les sources consultées), index, 25 euros

Même s’il existe encore des zones à défricher pour les historiens, la période de l’Occupation nous est de mieux en mieux connue. Des thèses récentes mais aussi des articles et des ouvrages spécialisés ont permis de mieux cerner ce qu’était la zone occupée en particulier la région parisienne. On connaît mieux le Commissariat aux questions juives, et les deux hommes qui l’ont dirigé, Xavier Vallat et Louis Darquier de Pellepoix, Paty de Clam et Joseph d’Antignac étant bien moins connus. Un récent ouvrage de Denis Peschanski dresse un large panorama des camps d’internement. Michel Laffitte, dans un ouvrage publié chez Liana Levi brosse un tableau de l’UGIF, cet organisme controversé, créé pour contrôler les associations juives en France. Depuis les polémiques relatives aux spoliations dont les Juifs ont été l’objet, les travaux de la commission Mattéoli, des thèses ont été soutenues, en particulier celles de Jean Laloum, Philippe Verheyde, et Jean-Marc Dreyfus, pour la zone nord. Des travaux sont en chantier pour en savoir davantage sur ces spoliations à Marseille, à Lyon, à la demande d’associations juives. Henry Rousso, Claire Andrieu ont travaillé sur l’aryanisation.

La thèse de Renée Dray-Bensousan, publiée ici dans une version raccourcie très aisée à lire, pallie des lacunes pour la zone libre et en en particulier pour Marseille, ville phare : elle abritait déjà une importante communauté juive avant guerre, et devint une ville refuge, à la fois pour des juifs étrangers et les juifs français menacés dès le franchissement de la ligne de démarcation par les Allemands. Il y a une spécificité de cette ville qui demeure longtemps en zone libre, où les Allemands ont moins de capacités d’action qu’en zone Nord.

La thèse, dirigée par Jean-Marie Guillon, a été soutenue dans le cadre de l’Ecole doctorale « Cultures, sociétés et échanges dans les pays de la Méditerranée septentrionale » de l’Université de Provence, Aix-Marseille I. Pour rédiger cet ouvrage extrêmement riche et intéressant, l’auteur a dépouillé des archives départementales : archives du préfet, des cours de justices, des Domaines, des dossiers de la commission des Camps aux archives départementales de Haute-Provence. Mais il était impossible de se passer d’archives nationales : Commissariats aux questions juives, Police des questions juives, Direction de l’aryanisation économique, dossiers de la haute cour de justice, dossiers du ministère de l’Intérieur. Ont également été dépouillées les archives d’organisations caritatives juives conservées au centre de l’Alliance Israélite universelle (AIU pour l’OSE) et au CDJC (OSE, FSJF, ORT, HICEM, AIP, UGIF, AJDC...). Enfin, l’auteur a consulté la presse et réalisé de nombreux entretiens avec des témoins de l’époque afin de profiter de la richesse de ces sources orales.

Le plan est chronologique, s’ordonnant autour de dates ruptures : en juin 1941 débute la mise en place des mesures d’exclusion, avec une administration spécifiquement antijuive ; en août 1942, se produisent les arrestations massives de juifs étrangers et les premiers départs du camp des Milles. Darquier de Pellepoix est alors à la tête de la région ; l’année 1943 est celle des rafles massives qui se poursuivent jusqu’en juillet 1944 ; avec 1945, c’est la Libération.

L’ouvrage présente d’abord un état des lieux de la communauté juive de Marseille au moment où le pays entre en guerre. Le terme « communauté » ne doit pas faire illusion : la ville présente une judaïcité plurielle, très différente de celle de la capitale. Les familles les plus anciennes (Astruc, Bédarrides, Vidal-Naquet, Crémieux, Mosse...) sont celles du Comtat et beaucoup sont déjudaïsées, laïcisées. La ville compte une présence ashkénaze, dont le rabbin est le président du consistoire, tous deux d’origine alsacienne. Les Ashkénazes sont également marqués par la diversité. Les Alsaciens sont ceux qui ont choisi la France après 1870, refusant de demeurer dans une région annexée par l’Empire allemand. Ils se sont fortement investis dans les institutions communautaires et les associations. Mais les autres Ashkénazes viennent de Belgique, d’Europe centrale et orientale. Il y a déjà des réfugiés allemands, autrichiens et des associations dynamiques. Mais la ville est essentiellement séfarade. A l’origine, le terme désigne les descendants des Juifs d’Espagne et du Portugal, expulsés par les rois catholiques, même si par extension, ce mot est utilisé pour désigner les Juifs du Bassin méditerranéen, Marseille comprend donc des Judéo-espagnols, venus des régions autrefois contrôlées par l’Empire ottoman, qui parlent le djudezmo et utilisent le ladino comme langue liturgique, deux langues où se mêlent l’hébreu et les racines ibériques : ils sont originaires de Turquie, de Salonique, d’Italie aussi. Les autres Séfarades sont d’origine nord-africaine (Tunisiens, Algériens, Marocains) et se sont également investis dans les institutions communautaires.

Après cette présentation, le travail est ensuite divisé en trois parties :

« Une judaïcité bouleversée » analyse les répercussions du nazisme (afflux de Juifs allemands et autrichiens dès 1933) puis du conflit (arrivée des repliés). La ville devient alors une sorte de camp de transit où se déploie une intense activité des organisations caritatives juives. On essaie autant que possible de faire émigrer les Juifs menacés. C’est en particulier le travail de la HICEM. Marseille, seul port ouvert, est la façade du judaïsme. Les Juifs à Marseille ne sont donc pas exclusivement les Juifs de Marseille.

La seconde partie décrit les années 1941-1942, qui imposent à la population juive les mesures d’exclusion décidées par le gouvernement de Vichy : recensements généraux et raciaux, recensements par professions de manière à préparer l’aryanisation. Les services chargés des questions juives installés dans les préfectures s’en chargent, utilisant même des outils statistiques. Une fois dénombrés, fichés, les Juifs sont pris dans une souricière. Les organisations juives sont rapidement obligées de se fondre dans l’UGIF, l’Union générale des Israélites de France, dont le président, Raymond-Raoul Lambert est finalement déporté avec sa famille. En 1941, de fin juin à la mi-juillet, a lieu un recensement obligatoire et inorganisé, la presse l’annonçant en même temps que le second statut promulgué par Vichy. Les Juifs se déclarent spontanément, pour être en règle, mais derrière, il fait également voir un attachement à la patrie ou au pas d’accueil. Sans oublier l’honneur, la fierté d’être juif. Mais tous ne le font pas.
Le second recensement a lieu à la fin du mois de juillet, plus organisé, afin d’obtenir un véritable recensement exploitable, même si les résultats sont jugés insatisfaisants. Il y a également un recensement propre à certaines professions. En février-mars 1942, c’est le recensement des Juifs étrangers. L’exclusion professionnelle succéda aux recensements, afin d’éliminer l’influence juive dans l’économie. De nombreuses professions sont désormais interdites aux Juifs. Les avocats avaient été touchés parmi les premiers. Les Juifs sont désormais interdits de travail, d’étude. Des réseaux de solidarité se mettent en place pour aider ceux qui le peuvent à émigrer au moyen de filières terrestres (vers l’Espagne et le Portugal, puis, de là, vers l’Amérique) et maritimes (vers l’Afrique du Nord, puis le continent américain via Casablanca). Il est également possible de se rendre en Afrique (AOF), en Egypte, en Palestine et plus rarement en Extrême-Orient : on sait que plus de 300 enfants sont partis seuls, que les hommes émigrent plus que les femmes, et que si les candidats au départ viennent de toutes origines, y compris sociales, l’argent demeure un élément déterminant à cause du coût du voyage. Les familles nord-africaines repartent vers l’Algérie.
Le 30 juin 1942, Adolf Eichmann, arrivé à Paris, indique que tous les Juifs doivent être déportés. L’année 1943 sera dramatique, le débarquement en Afrique du Nord entraînant un durcissement des politiques allemande et vichyste.

La troisième partie est consacrée à l’aryanisation des biens juifs. Comme en zone Nord, l’élimination des Juifs du tissu économique passe par l’aryanisation : il s’agit d’un transfert autoritaire de propriété pour soustraire une entreprise, un bien mobilier ou immobilier à son propriétaire juif et le confier à un « aryen ». Ce phénomène concerne plusieurs échelles et histoires qui s’emboîtent : une échelle internationale ( des Juifs allemands ont réussi à transférer leurs biens ailleurs, parfois à Marseille), européenne (enjeux multiples pour les Allemands), nationale (nécessité pour Vichy d’empêcher les Allemands de mettre la main sur des biens français, d’affirmer sa souveraineté politique, et de montrer son activisme idéologique) et régionale.
L’aryanisation débute à partir de juin 1941 et une des grandes préoccupations est de trouver des administrateurs de biens. Un chapitre entier leur est consacré. L’auteur se livre également à une typologie des biens et montre qu’il y a une différence entre la manière d’agir de Xavier Vallat (souplesse pour de grandes entreprises pour éviter que des pans entiers de l’économie locale ne tombent entre les mains de vichystes extrémistes ou ne soient la proie des Nazis) et celle de Louis Darquier de Pellepoix qui mène une politique plus dure et plus étendue touchant toutes les catégories de biens. Dès 1943, le logement devient un enjeu avec l’intervention des Allemands qui cherchent des locaux à réquisitionner.
Mais des réseaux de solidarité locaux se sont mis en place, les milieux socioprofessionnels marseillais aidant des confrères, des familles, permettant le camouflage et l’auto-aryanisation. Tout comme l’appui des associations non-juives, catholiques, protestantes qui compliquent la tâche de la politique voulue par Vichy. En ce sens, les Juifs installés à Marseille bénéficient d’une aide que les Juifs de la région parisienne ont eu beaucoup plus de mal à trouver. Les rafles successives de 1942, janvier 1943 (des Juifs français), puis mars, avril, au cours de l’été (dont Raymond-Raoul Lambert et sa famille), en octobre (des enfants réfugiés au château de la Verdière), en décembre vident Marseille. Les rares qui y ont échappé se terrent, changent de cache régulièrement. Au final, dans la zone sud, un Juif sur cinq est déporté de la région de Marseille : 4368. Le débarquement en Provence et la libération de la ville mettent fin aux déportations.

Au final, un ouvrage qui fera date, très documenté, clair, facile à lire, enrichi par des tableaux, graphiques et cartes. Renée Dray-Bensousan a voulu montrer la spécificité de cette ville, déjà originale, puis transformée dans sa composition et bouleversée par la défaite du printemps 1940. Le décalage par rapport à la région parisienne, a pu sur certains plans (dont l’ayanisation, à plusieurs vitesses, la solidarité) profiter à une communauté juive dont les conditions d’existence sont devenues de plus en plus précaires à cause de la dynamique d’exclusion.


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