Hellé Nice, championne de course automobile

jeudi 12 janvier 2012
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Hellé Nice, championne de course automobile (1/2)

Dans son minuscule appartement du la rue Edouard Scoffier, à Nice, la vieille femme ne se lasse pas de tourner les pages de ses volumineux albums couverts d’articles de presse, de photos noir et blanc et de timbres du monde entier. De temps en temps, elle ajoute un commentaire, une date. Revivre ainsi le fil de son existence lui permet d’oublier un moment sa profonde solitude, les cris des voisins, l’absence de soleil dans cet intérieur très modeste...
En emménageant dans ce logement prêté par une âme charitable, il lui a fallu renoncer à sa seule compagnie depuis dix ans : son chat Minette. À 84 ans, sa pauvreté est extrême, son état de santé précaire. Toutes ses dents sont tombées et sa peau est décolorée par le psoriasis, son apparence lui fait honte. Son seul luxe, avec les cigarettes Maïs qui lui jaunissent les doigts et imprègnent ses habits d’une odeur acre, c’est de descendre dans la rue et de se mettre au volant de son antique Simca.

Après avoir démarré, écouté le moteur ronronner quelques instants et posé ses mains sur le volant, elle coupe le contact et rentre chez elle. Là, de nouveau, l’octogénaire tourne les pages de ses albums, encore et encore, ces pages qui lui rappellent qu’autrefois, on l’admirait, on la portait en triomphe… Elle, l’artiste de music-hall et surtout, la grande championne de course automobile… L’un des premiers clichés la représente enfant, sagement assise sur les genoux de sa mère, devant la maison d’Aunay-sous- Auneau, le petit village campagnard où elle a grandi, près de Chartres. Sur les cinq premiers enfants d’Alexandrine et de Léon Delangle, seuls un garçon, Lucien, et une fille, Solange, ont survécu. Hélène naît le 15 décembre 1900, seulement un an et demi après sa soeur, juste avant Louis.
Son père, receveur des postes, a été muté à Aunay-sous-Auneau voilà deux ans. Les conditions de vie de la famille sont confortables, les enfants éduqués. Ils vont à l’école, même si les filles font davantage de couture et de dessin que les garçons. Mais à 39 ans, Léon tombe malade. Affaibli, pris d’énormes quintes de toux, il devient incapable d’accomplir ses missions. Inquiète de devoir quitter la maison mise à leur disposition par les Postes et Télégraphes, Alexandrine le remplace, charriant les lourds sacs de lettres chaque matin, parcourant les routes sur une bicyclette "Grande Star" pour distribuer le courrier.

Pour rien au monde la fillette ne manquerait le spectacle du Baron de Rothschild
En 1903, le passage du Paris-Madrid en automobile à proximité de ce petit village du Centre de la France est un événement. Malgré ses trois ans, pour rien au monde la fillette ne manquerait le spectacle du Baron de Rothschild, des frères Renault ou encore d’Ettore Bugatti fendant l’air à toute vitesse sur leurs bolides dans un fracas épouvantable. Ses yeux bleus grand ouverts, Hélène affiche déjà sur les photos son immense sourire qui deviendra légendaire. Sorties de route, pannes mécaniques, obstacles… Nombreux sont ceux qui ne reviendront pas vivants de cette course, à commencer par Marcel Renault dont le frère Louis arrêtera la compétition pour se consacrer à la fabrication d’automobiles. L’année suivante, Léon décède, laissant à Alexandrine la lourde charge d’élever les enfants, seule. Hélène est douée à l’école, bien plus que sa soeur Solange qui développe à son égard une féroce jalousie.
En 1914, Lucien est mobilisé pour la grande Guerre dont il ne reviendra hélas pas. Peu après, la famille quitte Aunay-sous-Auneau pour Saint-Mesme, au sud-ouest de Paris, où Alexandrine a trouvé un nouveau compagnon. À 20 ans, sa fille Hélène rêve de gloire, d’aventure et part à Paris, logeant dans des chambres meublées bon marché, gagnant sa vie en posant pour des photos de mode. Sur l’une d’elles, la vieille femme de la rue Scoffier sourit en voyant son premier amoureux, René Carrère, un artiste photographe, pris sur le vif dans son… bain !

Jolie et sportive, des directeurs de cabarets l’engagent en tant que danseuse, ce qui lui permet d’acheter sa première voiture, une Citroën, de passer le permis de conduire et de s’offrir de grandes virées à la campagne. Dans la boutique d’accessoires de mode de la rue Saint Ferdinand, près des Champs-Élysées, elle fait la connaissance d’Henri de Courcelles. Ancien aviateur, décoré de la Croix de Guerre, "Couc" est timide mais manifeste un goût immodéré pour les voitures de sport. Avec son ami mécanicien, Marcel Mongin, il va lui faire découvrir l’ivresse de la vitesse, l’ambiance des circuits automobiles –Brooklands en Angleterre, Monza en Italie…– le bruit assourdissant des moteurs disparaissant sous les épaisses fumées noires. La majesté et les performances des Bugatti la fascinent. Le trio passe les étés sur la Riviera et les hivers à la montagne, pratiquant assidûment le ski. Intrépide, Hélène fait preuve d’une audace incroyable et d’un esprit de compétition extrême. Elle veut sans cesse gagner, être la première et affiche sur chaque cliché un sourire rayonnant. Images heureuses d’un bonheur perdu… En 1923, Couc participe à la première course d’endurance du Mans avec une grosse Lorraine Dietrich. Deux ans plus tard, la mise en service du tout nouveau circuit de Montlhéry leur permet d’assouvir leur passion, pratiquant la course à haute dose, côtoyant les meilleurs pilotes du moment, admirant les derniers modèles des constructeurs.
Robert Lisset, celébrité du cinéma muet lui a ouvert les portes du succès
Malgré son attirance pour la course, Hélène décide pourtant en 1926 de se consacrer exclusivement à la danse car son association avec le danseur Robert Lisset, une célébrité du cinéma muet, lui ouvre les portes du succès. Cheveux noirs coiffés à la Louise Brooks, très légèrement vêtue, soutenue par son partenaire musclé, Hellé Nice –son nom de scène– adopte des poses gracieuses sur des musiques de Chopin, Brahms ou Massenet. Ces ballets romantiques délicieusement sensuels, exempts de toute vulgarité, séduisent les Parisiens, à L’Olympia ou ailleurs, entre un sketch comique et un numéro de cirque. La vieille femme détaille la photo de la "naïade renversée, abandonnée, ballante, toute nue et toute fleurie" décrite par un journaliste.

C’était au Ritz, lors d’une représentation de Daphnis et Chloé, le ballet de Maurice Ravel, pour un réveillon de fin d’année en faveur des soldats gazés durant la Première Guerre mondiale… Son succès est tel que Léon Volterra l’engage, seule, au Casino de Paris. Hellé y apparaît pour la première fois en 1927 dans la Revue Paris-New-York. Hélas, en juillet de cette année-là, la mort de son ami Couc, au volant d’une Guyot sur le circuit de Montlhéry, l’anéantit. Incapable de danser durant plusieurs mois, elle revient sur le devant de la scène en fin d’année dans "Les Ailes de Paris", un show où se produit notamment Maurice Chevalier, avant de participer, en 1928, à un gala au Cirque d’Hiver au profit des artistes vieux et démunis.
Début 1929, Hélène doit pourtant mettre brutalement un terme à sa carrière à la suite d’un accident de ski qui lui brise le cartilage du genou. Elle reprend alors le chemin des circuits automobiles, mettant son merveilleux sourire, son énergie et son génie de la publicité au service des constructeurs avides de séduire une clientèle féminine. Grâce à l’appui de Marcel Mongin, on lui prête une Omega 6 pour participer au Grand Prix féminin de Montlhéry. Le mécanicien expérimenté l’entraîne et la conseille : "Mémorise chaque virage, tu dois connaître parfaitement la route et être capable de la parcourir les yeux fermés". Deux fois par jour, elle s’exerce à la vitesse en effectuant dix tours à toute allure, serrant les virages, complétant cet entraînement par des exercices de renforcement du torse et des épaules. Le 2 juin 1929, la pilote est sur la ligne de départ, coiffée d’un béret blanc qui attire les regards. Vérifiant une dernière fois l’Omega, Marcel est inquiet de la fiabilité des freins.
Après avoir tiré une dernière bouffée sur sa cigarette, mis ses gants et jeté un coup d’oeil à ses redoutables concurrentes –Lucy Schell, Dominique Ferrand, Violette Morris, la Baronne d’Elern…– Hélène démarre et s’élance en trombe au signal. Pression d’huile, température du moteur, elle appuie sur l’accélérateur, les mains agrippées au volant. Le combat avec l’Amilcar de Dominique Ferrand est acharné mais sur la dernière ligne droite, l’Omega 6 réussit à passer en tête et franchit la ligne d’arrivée. Les commentateurs sont stupéfaits : sa vitesse moyenne approche les 100 km/h, un exploit. Sous une immense ovation, la championne effectue un tour d’honneur, une écharpe rouge autour du cou en souvenir de "Couc".

Pour la photo souvenir, elle prend la peine de replacer son béret, se remettre du rouge à lèvres et enlever la poussière de ses habits. Son sourire illumine son visage rayonnant de fierté. La légende Hellé Nice vient de naître. Quelques jours plus tard, la société Bugatti lui propose un véhicule pour le prochain Championnat. Comble de bonheur, la firme qui compte parmi ses clients Philippe de Rothschild ou le riche producteur de vermouth, André Dubonnet, met à sa disposition une T43A, sa voiture favorite, dont le châssis a été dessiné par Jean Bugatti, le fils du grand Ettore. Là encore, elle remporte la course, battant de surcroît le record de vitesse établi par les hommes et procurant ainsi au constructeur une publicité du meilleur effet. On la réclame désormais pour des photos, des galas, des meetings. Lucky Strike affiche son portrait dans les magazines : "Les cigarettes de la gagnante du Championnat".
Menant la grande vie grâce à l’argent qui coule à flot, Hellé s’achète un bateau et une Hispano-Suiza. Comblé par ces victoires, Jean Bugatti l’invite à visiter l’usine de Molsheim, en Alsace, et lui propose de tenter le record du monde de vitesse sur une 35 C. À Molsheim, c’est Ettore qui la reçoit en présence de sa femme et de l’une de ses filles. Inquiet des regards échangés entre Hellé et son fils, le patriarche a préféré ne pas les réunir à nouveau. Tout à la fois royal, grand seigneur mais distant, le légendaire patron la sonde avant de l’autoriser à visiter l’usine et à s’asseoir, enfin, au volant de cette 35 C dont rêvent tous les pilotes.
Au-delà du plaisir de conduire un tel bolide, Hélène sait qu’elle n’a pas droit à l’erreur et doit gagner pour ne pas décevoir son sponsor. Ne lui fait-il pas "l’honneur de rejoindre l’élite des conducteurs de la plus grande marque de voitures du monde" ? Un "honneur" qui n’empêche néanmoins pas Ettore de lui facturer son véhicule ! Décembre 1929, la jeune femme est à Montlhéry avec sa Bugatti bleue, entourée d’une équipe technique conséquente fournie par le constructeur. Très à l’aise, elle fait corps avec sa machine et pour son premier tour, dépasse les 197 km/h, battant sans difficulté le record de vitesse avec une moyenne de 194 km/h. Sa place sur les circuits est devenue incontournable.

Après un rallye au Maroc où son amant du moment, le comte Bruno d’Harcourt, époux d’Isabelle d’Orléans, se tue, elle participe à son premier Grand prix d’endurance, au Mans, en juin 1930. Malgré un temps épouvantable –d’importantes inondations ont submergé Paris– les coureurs sont sur la ligne de départ. Là encore, Hélène réalise un exploit en se classant, après 24 heures de course, à la troisième place. Les États-Unis la réclament alors, pour une tournée sur l’ensemble du territoire. Le 29 juillet 1930, Ralph Hankinson, publicitaire à la Hot news Agency l’attend à New York en présence des journalistes impatients de rencontrer celle qu’on leur a présentée comme la "meilleure conductrice du monde". Il lui a concocté un programme chargé de courses de piste et de vitesse.
Sa première apparition est prévue le 10 août à Woodbridge, un circuit en bois qui a la réputation d’être particulièrement dangereux. À peine a-t-elle le temps de se familiariser avec sa Miller qu’elle est déjà au volant. Au bord de la piste, sa photo s’affiche en grand format sous le slogan "For championship performance, give me Esso". Le public est conquis par cette Française souriante et intrépide qui, sans battre de records de vitesse spectaculaires, affiche toujours des temps très respectables.

Une histoire tirée de "Femmes d’Exception en Provence-Alpes-Côte d’Azur", édité par Le Papillon Rouge Editeur et écrit par Sylvie Reboul.

Article publié le 11 janvier 2012 sur laProvence.com

Hellé Nice, championne de course automobile (2/2)

Trente ans plus tard, l’ambiance des circuits, le bruit assourdissant des moteurs résonne encore aux oreilles de la vieille femme dans son petit meublé niçois. L’allure décontractée affichée sur les photos ne doit pourtant pas faire illusion : chaque jour, son ventre était noué par la peur de l’accident. Début décembre, au bout d’un épuisant périple de quatre mois à sillonner les routes de plus de vingt États, Hélène rentre en France après des vacances avec Ralph et sa famille en Floride. Son record de vitesse de Montlhéry tient toujours. Elle reprend la vie des circuits, avec son lot de bonnes et de mauvaises surprises. Nombreuses sont les villes –Pau, Vichy...– qui organisent des grands prix pour attirer des hommes jeunes dont les rangs ont été décimés par la Grande guerre. Admirée pour pratiquer un sport où les femmes sont rares, toujours prête à se faire photographier, la pilote gagne beaucoup d’argent, s’amuse et multiplie les amants dans l’aristocratie et la haute bourgeoisie. De tragiques accidents endeuillent pourtant les compétitions. En août 1931 à Monza, une voiture tue trois spectateurs et en blesse dix autres ; en 1933, Giuseppe Campari, qui venait juste d’annoncer son retrait de la compétition, meurt lors du Grand prix d’Italie tout comme deux autres pilotes expérimentés.
Pour la saison 1933, elle délaisse Bugatti, qui se débat dans la crise, et rejoint Alfa Romeo. Mussolini a fait du secteur automobile un enjeu politique majeur et aide ses constructeurs, permettant ainsi à l’Italie de briller. Hitler fera de même avec Mercedes et Auto Union. Durant les années 1934 et 1935, la championne est reçue en star sur tous les grands circuits de France, en Italie et dans les rallyes d’Afrique du Nord, côtoyant les plus talentueux pilotes de l’époque : René Dreyfus, Louis Chiron ou encore Marcel Lehoux qui va devenir son ami. Même quand ses performances sont médiocres, les photographes et les flashs des projecteurs la placent sur le devant de la scène, suscitant l’envie chez les autres concurrents.
De temps en temps, elle rend visite à sa famille, à Saint-Mesme. Sa mère est distante et Solange renfrognée, probablement très envieuse du succès de sa cadette. Heureusement qu’il reste son petit frère, Henri, ouvrier dans l’ameublement à Paris, dont elle est très proche. En 1935, lors de sa deuxième course de La Turbie, près de Nice, Hélène rencontre Arnaldo Binelli, un beau brun aux yeux en amande fondu d’automobile. Ils vont filer le parfait amour jusqu’à cette terrible année 1936. Tout avait pourtant bien commencé avec une invitation à participer au Grand prix du Brésil.

La première course, à Rio de Janeiro sur l’un des circuits les plus dangereux du monde, se passe bien. Les Brésiliens sont charmés par cette pilote intrépide et souriante. Avec son compagnon, elle profite de la plage, danse, se fait inviter à des dîners et des soirées mondaines pendant qu’en France règne le chaos. Son ami mécanicien Marcel Mongin la tient informée des grèves monstrueuses qui perturbent l’activité industrielle avant de conclure par un tendre "Au revoir, mon Poucet, sois sage toi aussi ! Reviens en bonne santé et amuse-toi bien". Le 13 juillet 1936, son Alfa Monza est sur la ligne de départ du circuit de Sao Paulo, en troisième position. Sur la piste balisée par de simples bottes de paille, les Ford V8 des Sud-Américains et les Alfa des Italiens ronronnent. Arnaldo filme sa compagne dont la conduite est parfaite. Lors du dernier tour, devant le public excité qui encourage son champion national, Manuel de Teffe, elle accélère pour passer en tête. Mais à la sortie du virage, à plus de 150 km/h, la voiture fait brutalement une embardée avant de finir sa course au milieu des spectateurs ! Éjectée, Hélène atterrit sur l’un d’eux, et retombe immobile... Derrière le viseur de sa caméra, Arnaldo a filmé la scène, sans comprendre. Lorsqu’il aperçoit son corps inanimé, il hurle tandis que retentit la sirène des ambulances. Admise à l’hôpital de Santa Catarina dans un profond coma, les médecins ne donnent pas cher de sa peau… Sur le circuit, c’est la consternation : l’accident a fait six morts et plus de trente blessés ! On s’interroge sur la responsabilité de la Française…

Trois jours plus tard, contre toute attente, Hellé reprend connaissance. Le spectateur sur lequel elle s’est écrasée lui a sauvé la vie… en perdant la sienne. Il lui faudra plus de trois mois pour réussir à se lever et retrouver une vie normale, malgré des séquelles irréversibles ; pertes de mémoire, insomnies, agitation… Accusée d’avoir commis une erreur de pilotage, Hélène arrive à prouver son innocence grâce au film d’Arnaldo et aux interventions énergiques de ses amis restés en France. Ce sont des spectateurs qui ont provoqué le drame. Totalement blanchie, généreusement indemnisée, elle reste cependant hantée par l’homme qu’elle a tué et qui lui a sauvé la vie. De retour en France, une triste nouvelle l’y attend : son ami, Marcel Lehoux, s’est tué seulement quelques jours après son accident. Durant de nombreux mois, la championne reste à l’écart des circuits, trop faible pour conduire, abattue moralement et psychologiquement. Avec Arnaldo, elle loue une grande villa à Beaulieu-sur-Mer et se repose, profitant de la mer et du soleil méditerranéen. Il faut attendre l’année 1937 pour la revoir sur un circuit. Les huiles Yacco lui proposent une course d’endurance de dix jours à Montlhéry sur une Matfort, avec trois autres pilotes femmes. L’imminence d’un conflit mondial n’est pas propice aux courses de vitesse, Hellé réussit néanmoins tant bien que mal à se faire engager, ici ou là. Malgré son accident, elle reste la femme la plus rapide et la plus compétente, très appréciée des nombreux constructeurs pour son professionnalisme. En août 1939, Jean Bugatti se tue à La Baule, laissant son père désemparé. Jamais luimême et sa société ne se remettront de cette disparition. Lorsque la guerre éclate, Hélène et Arnaldo sont toujours à Beaulieu mais au début de l’année 1940, ils rejoignent Paris. Vivant modestement à Arcueil, régulièrement affamés comme la plupart des Français sous l’occupation, ils se rendent souvent à Saint-Mesme pour faire quelques provisions. Alexandrine et Solange les reçoivent avec froideur et distance.

À l’automne 1943, Hélène acquiert une belle villa à Nice où elle va s’installer définitivement. Avec quel argent ? Mystère… Cet achat nourrira bien des soupçons après la guerre et contribuera à sa chute. Mais pour l’heure, le couple améliore grandement ses conditions de vie, insensible aux arrestations des juifs qui se sont multipliées depuis que les Allemands ont envahi le sud de la France. L’armistice signée, elle compte bien reprendre la compétition mais doit déployer de gros efforts pour convaincre des constructeurs de lui faire confiance. À 45 ans, elle n’est plus aussi attrayante. Au début de l’année 1949, elle décroche néanmoins une place pour le Rallye de Monte Carlo. La veille du départ, les pilotes sont invités à une réception. Elle plaisante gaiement avec ses confrères lorsque subitement, Louis Chiron s’avance et, d’une voix suffisamment forte pour être entendue de tous, l’accuse d’avoir été un agent de Gestapo : "Votre place n’est pas ici". Interloquée, incapable de répliquer, Hélène bredouille quelques mots avant de s’éclipser précipitamment. Le lendemain, sur la ligne de départ, on murmure dans son dos. Qu’une personnalité aussi respectée que Louis Chiron puisse formuler de telles accusations ne peut reposer sur du vent, même s’il ne fournit aucune preuve… De surcroît, se défendant maladroitement, n’osant pas déposer plainte pour dénonciation mensongère, elle aggrave son cas.
Rien ne viendra pourtant jamais étayer cette accusation. Le pilote monégasque s’est-il vengé d’avoir, un jour peutêtre, été éconduit ? Avait-il des amis bien renseignés ? L’a-t-on volontairement induit en erreur ? Toujours est-il qu’il provoque un grand vide autour d’Hélène et met un terme à sa carrière. Isolée, elle doit de plus endurer les infidélités d’Arnaldo, commettant même l’immense erreur de lui confier son argent… qu’il va dilapider jusqu’au dernier centime ! Totalement démunis, ils sont contraints de vendre la maison de Nice, les tableaux, les meubles… pour payer leurs dettes avant de se tourner vers "La Roue tourne", une association créée en 1957 par Paul Azaïs et Janalla Jarnach pour aider les artistes démunis. Arnaldo s’y rend régulièrement jusqu’au jour où il fait une rencontre qui sonne la fin de leur liaison. À 60 ans, dévastée, Hélène est seule et sans ressources. À ce total dénuement s’ajoute la douleur de perdre son frère adoré, Henri, handicapé à vie par un chauffard. Quelques années plus tard, espérant toucher le maigre héritage de sa mère, elle doit déchanter : sa soeur Solange a été désignée comme unique héritière. "Je crois que la chance a perdu mon adresse" écrit-elle en 1967 à Janalla. En refermant l’album photo, la veille femme soupire. Combien de temps lui faudra-t-il encore endurer ce calvaire ? Combien d’années lui reste-t-il à vivre sur la Côte d’Azur ? Hospitalisée pour une opération des jambes, elle doit patienter jusqu’à l’âge de 84 ans pour tomber dans le coma et décéder. Ses affaires personnelles –albums photos, trophées, collection de timbres…– sont dispersées. La Roue tourne paie ses obsèques et le transfert de ses cendres à Saint-Mesme, dans le caveau familial. Mais Solange refuse d’inscrire le nom de sa soeur à côté de celui de sa mère et de son frère. Comme si Hélène Delangle n’avait jamais existé...

Une histoire tirée de "Femmes d’Exception en Provence-Alpes-Côte d’Azur", édité par Le Papillon Rouge Editeur et écrit par Sylvie Reboul.

Article publié le 12 janvier 2012 sur laProvence.com


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